Les fans de la première heure, déconcertés par la morosité new wave de " Adore " risquent bien d'être comblés : " Machina / The Machines Of God " sonne comme les premiers chefs-d'oeuvre du groupe, soit " Gish ", " Siamese Dream ", et " Mellon Collie ". Ce cinquième album des citrouilles épatantes (et non écrasées) est d'ailleurs d'une richesse et d'une variété qui n'est pas sans rappeler le mythique double album paru en 1995. Après le métal implacable de " The Everlasting Gaze " ouvrant le bal, deux perles de pop mélodique et mélancolique, justement, perpétuent la danse avec une majesté digne du meilleur de " Mellon Collie ". Le reste de ce long album est du même tonneau, entre beauté triste et violence sonore. Et cette fois-ci, ce n'est pas seulement l'exceptionnel batteur Jimmy Chamberlin qui est de retour. Les guitares, toutes griffes dehors, effectuent également un dantesque come back, illuminant les nombreuses perles que sont " I Of The Mourning ", " Try Try Try ", l'apocalyptique " Hevay Metal Machine " et dix autres encore. Le premier album incontournable de l'an 2000.
À l’heure où l’on apprend que Billy Corgan est en train de finaliser le premier album de Zwan, son nouveau groupe mis sur pied avec Jimmy Chamberlin, ancien batteur des Smashing Pumpkins, Delabel met les bouchées doubles et, après la compile parue l’an passé, propose cet album live d’une quinzaine de titres. Louable initiative en fait, car pour beaucoup d’amateurs, c’est justement sur scène que cette formation de rock majeure des années 90 donnait toute sa mesure.
Extraites principalement des albums Gish et Siamese Dream, et couvrant la période 1989/94, les versions proposées ici, très électriques ou calmes comme entre deux tempêtes, sont véritablement édifiantes. On proposera d’écouter en priorité Disarm, enregistrée à la télévision anglaise en 1993, Cherub Rock version unplugged pour MTV, Superstar à Barcelone et Soma, telle que jouée sur des planches londoniennes.
Premier album du groupe originaire de Chicago sorti en mai 1991, " Gish " donne le ton. Entre rock classique et distorsion maladive, les Smashing Pumpkins ignorent encore qu'ils s'échappent d'un mouvement qui sera plus tard étiqueté "grunge". Se réclamant plus de la vague noisy (Sonic Youth, My Bloody Valentine) et du métal que de Nirvana qui sort presque simultanément son " Nevermind ", le chanteur Billy Corgan impose déjà sa volonté d'indépendance face à des rock-critics trop simplistes. Le single I Am One qui ouvre l'album sera en quelque sorte leur premier hymne rageur. Tandis que des titres comme Crush ou Daydream laissent déjà entrevoir l'ambivalence, le côté introspectif des Smashing Pumpkins. Produit par Butch Vig (l'homme qui donna vie à " Nevermind " justement) le son de " Gish " puise son énergie aussi bien chez Black Sabbath que chez Siouxsie And The Banshees. Mais l'album ne connaîtra un véritable succès que deux ans plus tard, après que leur deuxième opus, " Siamese Dream " , soit sorti et connaisse lui un triomphe aussi bien publique que critique. " Gish " devra alors attendre 1993 pour devenir un classique.
" Pisces Iscariot " pourrait être considéré comme un album à part entière des Smashing Pumpkins. Il s'agit en fait d'une collection de " faces B " sortie après " Siamese Dream ". Comme pour faire patienter l'auditeur jusqu'à la sortie de " Mellon Collie " deux ans plus tard, le groupe livre ces titres qui n'ont pas à pâlir devant ceux d'un " véritable " album. En effet, il est difficile de ne pas tomber sous le charme de la totalité des chansons qui composent " Pisces Iscariot ", ambiance coin de cheminée et petite laine, avec tout de même deux ou trois poussées d'adrénaline purement exquises.
Beaucoup de rumeurs ont couru sur cet album au succès mondial. Billy Corgan aurait fait preuve d'autorité, voire de dictature musicale lors de l'enregistrement du disque. Unique compositeur de la totalité de " Siamese Dream ", Corgan aurait aussi joué lui-même de tous les instruments -batterie comprise- durant les séances studio. Bref, le songwriter impose ses règles du jeu dès 1993, explicitement dictées avec en toile de fond un narcissisme aigu qui pousse, selon les personnes, aussi bien à l'admiration qu'à l'indignation : Butch Vig toujours aux manettes sur cet album, en sortira "épuisé moralement". Le chanteur concoctera les morceaux qui feront des Smashing Pumpkins un groupe rock de plus en plus majeur et proche de la consécration. Cherub Rock, Today, Disarm et autre Rocket, autant de tubes en puissance s'enchaînant de manière cohérente et finalement évidente : on sent d'emblée que les Smashing Pumpkins ne trichent pas avec eux-mêmes, donc avec le public, tant les chansons sont sans concessions, ne portant jamais le fardeau de la démagogie ou de la facilité, à l'époque où il était pourtant si facile de tomber dans le post- nihilisme grunge. Avec " Siamese Dream ", Billy Corgan, James Iha, D'Arcy et Jimmy Chamberlain cimentent sérieusement leur réputation de groupe réellement créatif déjà acquise deux ans plutôt. Le cap du " toujours-difficile-deuxième-album " est brillamment passé.
1998, après l'énorme Mellon Collie And The Infinite Sadness, difficile d'éviter l'impasse pour les Smashing Pumpkins. Continuer dans cette lancée pop rock/métal au goût psychédélique aurait projeté la bande de Corgan contre un mur, celui de la limite de l'inspiration. Le groupe comprend alors qu'il faut négocier un virage habile, une sorte de parenthèse, un repos bien mérité avant de fouler à nouveau les terres du rock pur. Adore paraît alors, et ce quatrième volet des aventures Pumpkiniennes ressemble fort à un terrain de jeu, des règles plus ou moins bien négociées, des chansons qui jouent à cache-cache dans un labyrinthe confus mais captivant, et une équipe avec un joueur en moins, Jimmy Chamberlain, le batteur le plus intéressant de la planète rock. Néanmoins, le résultat est convaincant, saisissant de loyauté, d'honnêteté. Le trio de Chicago explore de nouveaux horizons musicaux, mélodies plus suaves, guitares en sourdine, et influences new wave gothique évidentes (Corgan est un fanatique des Cure et de Bauhaus). En résulte des morceaux d'une touchante simplicité comme Annie Dog, Blank Page ou To Sheila, mais aussi une violence désormais beaucoup plus contenue dans Pug ou Tear. Si Adore était un film, il aurait les couleurs d'un Tim Burton, ses penchants irrationnels, sa part de rêve remplie de grâce et d'horreur à la fois, mais surtout sa formidable volonté de ne pas céder aux pressions de l'ordre établi : ici, l'un des plus grands groupes rock ne joue plus de rock sur son nouvel album, et ce contre toute attente. Liberté d'exécution et belle leçon d'indépendance, telles sont les conclusions que l'on peut tirer d'un disque comme celui-ci.